A l'Aube du Onzième Jour...
L'ibère est doux, l'hiver est rude!

Toute la nuit, des aiguilles de pin tombent sur ma tente, les arbres
sont secoués par de fortes rafales de vent...
Mais le matin, c'est le bruit de la pluie qui me réveille... et merde!
Je ne sors même pas la tête pour vérifier, et je lance le premier café du matin...
Toilette, habillage, bottage... je range sacs de
couchage, bouffe, fringues pendant que le deuxième café
est en cours de préparation. Ce n'est pas la grosse pluie
battante, mais vu la tenue de mes pneus dans la terre humide ou la
boue, je préfère lever le camp aussi vite que possible
avant que reprendre le chemin jusqu'au bitume ne se transforme en
galère avec une pluie plus forte...
Je n'entends quasiment plus que les grosses gouttes
ruisselant des arbres arriver sur ma toile, c'est le bon moment pour
commencer à charger la moto. Alors vite, je vide la tente, la
plie, la range. Et c'est bien sûr quand tout est bien
rangé que la pluie s'arrête complètement... Je suis
bien d'accord avec Mohamem: un dernier café s'impose!!
8h20, je suis reparti!
Le vent dégage le ciel à l'est, la température
affichée sur la moto est de 4°, donc on n'est pas loin de
0°, ça ne fait pas bézef... (je
ne parlerai que des températures affichées sur la moto,
qui semblent être 4 à 5° supérieures aux
températures réelles...)
Mais rouler sous le soleil, c'est déjà
mieux que sous la pluie, donc nous, moi-même et Mohamem, nous ne
nous plaignons pas trop...
Au bout de 45 minutes, je décide de me faire une petite pause en
prenant une piste qui monte au sommet d'une colline, pour
soulager un besoin naturel, c'est à dire pisser, pour
assouvir un besoin pas naturel, c'est à dire fumer, mais
surtout, j'y vais pour me réchauffer au soleil...
Question réchauffement, c'est loupé: je suis en plein vent et j'ai autant froid qu'en roulant...

Ensuite, je me retrouve sur une petite route tournicotant au-dessus
d'une gorge, et la température monte jusqu'à un
encourageant 15° affiché sur la moto.

C'est splendide!
Et puis je tombe sur une fontaine d'eau de source, alors je m'arrête pour changer d'eau.
Ce n'est qu'une fois que j'ai vidé et rempli mes réserves
que j'aperçois le panneau, masqué par la
végétation...
Et merde...

Je me prépare à repartir quand un 19 tonnes chargé
de matériaux de construction arrive, il doit stopper et
manoeuvrer pour prendre les virages, tant la route est étroite
et les virages serrés... je vais avoir du mal à le
doubler, et n'ai aucune envie de le suivre dans ses gaz
d'échappement... alors je lui laisse prendre de l'avance et
reste un peu pour faire quelques photos du coin, qui est, ma foi, fort
joli...


Arrivé à Chera, la température n'est plus que de 6°...
J'achète des clopes, me fait brancher par des vieux qui fument
à l'extérieur d'un bar. Je reste un bon quart d'heure
avec eux, on communique avec du français, de l'espagnol, un peu
d'anglais, des gestes et mimiques. Ils me demandent si je n'ai pas
froid. Je ne suis pas trop mal équipé, mais j'ai
très froid aux pieds...
Ils me disent de faire attention plus loin, de faire attention à
la neige et surtout au verglas, parce que plus loin, il fait
généralement bien plus froid qu'ici... je prends note...
Quelques kilomètres plus loin, je passe
à Sot de Chera, où j'ai l'occasion de changer d'eau...
D'ailleurs, de partout en Espagne, j'ai toujours trouvé de l'eau
potable, cet accès libre a tendance à disparaître
en France, ou je me gourre?

La
température continue de baisser, 4°, mais surtout,
avec un vent de fou... je suis congelé, c'est horrible!
Par contre, au niveau paysages, c'est magnifique, je ne traverse que
des coins sympas, et ça s'enchaîne avec une grande
diversité...
Pourtant, je m'étais bien dit qu'il ne
fallait pas aller dans l'intérieur des terres, puisqu'il y
faisait si froid...
Alors, certes, j'évite Valencia, mais qu'est-ce que je me pèle!!

Du coup, à 11h20, j'ai faim et besoin de reprendre quelques calories.
Peu après Rios de Abajo, je prends une piste qui semble mener
vers un cours d'eau, si j'en crois le panneau que je pense être
relatif à la pêche. je m'arrête d'abord dans une
petite clairière battue par les vents. L'herbe couchée par le vent donne une bonne idée de sa force...
Alors je remonte en selle, et trouve le bon coin, juste après, en contrebas.
Je traverse la passerelle, et mange au bord de l'eau, complètement abrité du vent... ça fait du bien!
Je fais même un caoua avant de repartir, le tout premier que je me prépare dans la journée...
Et qui restera l'unique, d'ailleurs...

Je reprends la route, c'est toujours aussi beau, j'ai toujours aussi froid...
Je commence à doubler de nombreux chasses-neige qui salent les routes...
les autorités prennent leurs précautions face à la
vague de froid annoncée, et ça pue pour moi!
L'ibère est doux, l'hiver est rude!


S'en suit ensuite le moment le plus dur de tout mon périple: je
roule pendant plus de trois heures avec -1/-2° affichés...
les poignées chauffantes annoncent leur limite
d'efficacité. Mon handicap, c'est que j'ai les doigts longs, et
que la dernière phalange n'est pas en contact avec la
poignée...
Côté gauche, je peux gérer: sans embrayage, je déplace mes doigts sur la poignée.
Côté frein, vu que je suis dans une zone montagneuse, j'ai
en permanence un ou deux doigts sur le levier de frein, et là,
c'est délicat de réchauffer leurs dernières
phalanges...
Je fais le plein et une pause dans une station service d'un bled, il y a peu de monde dehors...
Les rares personnes qui osent sortir dans le vent glacial ont l'air
congelées, bien qu'emmitouflées... je fais figure
d'extra-terrestre à rouler en moto dans ces conditions...
L'emmerdant, c'est que je n'ai plus d'autre choix que de poursuivre si je veux camper vers la côte...
De ce que je vois sur le GPS, il n'y a que des routes minuscules en
itinéraires alternatifs, qui seraient certes sympas en
été, mais pas avec ces températures!
Je passe même à proximité d'une station de ski!
Mohamem, qui toujours répare ses skis au frêne, est tenté, pas moi...
Sur la descente qui suit et dans les zones boisées, je me
méfie du verglas, je suis plus que concentré, surtout que
je roule vite tant je veux me sortir d'ici le plus rapidement
possible... pendant quasiment 3 heures, je ne fais pas de pause... je
ferais bien des photos avec la neige, les grandes flaques gelées, mais
je n'ai aucune envie de m'arrêter dans le vent... j'ai juste
envie que la torture s'arrête!
Oui, c'est une véritable torture!

Photos du net, mais qui collent à ce que j'ai vu... Virgen de la Estrella et Boixar...
J'ai entré depuis la station service un point GPS au pif,
situé au sud-ouest de Tortosa, et petit à petit, je m'en
approche... je scrute la distance avant arrivée à
destination avec patience: la voir décroître me
procure un regain de courage...
Juste après Boixar, je descends sur Pobla de Benifassà et
je suis relativement abrité du vent...
De ce putain de vent glacial de fou, suis-je tenté de dire!!
Comme les paysages d'avant, c'est superbe, et sans descendre de moto
j'en fais 2 photos, car ne serait-ce qu'enlever un gant pour
déclencher est une épreuve qu'il ne faut pas faire durer!
Je remets vite les gants et les mains sur les poignées chauffantes...

Quelques
kilomètres plus loin à peine, je tombe sur un site
fabuleux, que je pars repérer à pied, puis à moto,
et je trouve plusieurs endroits où je pourrais planter la tente
à l'abri du vent... seul truc chiant, c'est en contrebas de la
route toute proche, généralement je n'aime pas trop
ça...

Il est à peine 15h20, j'ai le temps de chercher de meilleurs endroits...
Je rejoins la route, fais à peine 500 mètres, et une
belle piste part sur ma gauche, sans aucune interdiction alors qu'il
est annoncé qu'il s'agit d'un parc national.
Et là... c'est simplement énorme, magnifique, fabuleux!!
Déjà en terme de plaisir moto, mais aussi en terme de plaisir visuel!
Une très belle piste qui longe un torrent, au fond d'une gorge, à travers la forêt...
Ah, la la!
Le pied total!
Oublié, balayé l'enfer de la journée!
Car finalement, ça valait le coup de se faire chier pour arriver dans un endroit pareil!!
Imaginez-vous rouler sur une piste au fond des gorges du Tarn... ben, ce serait presque pareil!

Je suis émerveillé, j'ouvre de grands yeux, comme ceux
d'un minot qui déballe ses cadeaux de Noël...
Une femelle chamois avec son petit (je ne sais pas ce que c'est mais ça y ressemble...)
se fige à mon arrivée, à la croisée de deux
chemins... elle hésite, fleepe, frémit et finalement
choisit le chemin de droite pour s'éloigner de moi.
Je les recroise plus tard, mais poursuis, étant en quête d'un lieu de bivouac.

on devine les bestioles, à hauteur des panneaux sur la piste de droite...
Je trouve un coin parfait, très bien isolé du vent, et en
retrait de la piste.
Je n'aurai pas le soleil demain matin, mais vu
comme c'est encaissé, j'ai peu de chance d'en avoir au lever du
jour quel que soit l'endroit où je me pose. Je suis trop
content, j'attrape mon téléphone...
Merde! Aucun réseau!
Ah non, ça, ce n'est pas possible... je m'emmerde trop, seul, si
le soir si je ne peux même pas donner des nouvelles ou en
prendre...
Je reprends ma quête... non, pas celle du Graal.
J'explore d'autres pistes que celle qui court le long du torrent, et
à 16h20, je trouve enfin un coin, en hauteur, et j'ai donc un
minimum de réseau, suffisamment pour rassurer famille et amis...

Le
soleil a déjà disparu derrière le relief, la moto
affiche à peine 4° quand je coupe le contact...
4° à 16h20?!... la nuit va être froide!
Je m'installe...
Au lieu de se calmer avec la tombée du jour, un vent très
violent tourbillonne dans les gorges, j'arrime ma tente au sol avec le
plus grand soin!
Et puis je m'y réfugie!
Pour une fois, je vais parler de la nuit, parce que son récit va
bien dans la continuité de la journée...
Je mange chaud, assez tôt, je n'ai pas grand chose d'autre à faire.
Pas de toilette ce soir... ne serait-ce que me changer pour dormir
demande toute une préparation pour que l'opération dure
le moins longtemps possible...
Putain qu'il fait froid!!
Profitant d'une sortie de mon igloo pour pisser, sachant que plus tard ce sera trop dur d'affronter le froid, je vais consulter par curiosité la température affichée par la moto: -2°!
Je rentre vite me remettre au chaud dans les duvets, je suis prêt à dormir vers 19h30...

Deux caleçon thermiques, chaussettes, T-shirt thermique à
manches longues, pull en alpaga, polaire, tour de cou, bonnet, deux
duvets, couvertures de survie sarcophage, veste moto pour couvrir les
pieds, veste Ixon Adventure pour les reins, et impossible de dormir!
Les duvets sont froids, le vent glacial s'engouffre
dans la tente et la secoue avec force quand ça lui prend...
Au bout d'un moment, il faut que je trouve une solution pour dormir!
Je dégage l'espace à côté de moi, attrape ma gamelle et le réchaud avec sa bonbonne presque vide.
J'allume le gaz au minimum, mets de l'eau dans la gamelle.
Je la fait tomber, j'éponge en maugréant, je recommence...
Et j'arrive à m'endormir!
Vers 3h30/4h, si je me souviens bien, je suis réveillé par le froid...
Le feu est éteint.
Je ne me démonte pas, remplace la bonbonne et me rendors...
Ouf!!

Distance parcourue: 301,6 km
Temps de parcours: 10h
Bonne nuit!
Demain est un autre jour!