Jour 9: Le Jour le Plus Long...
Ou: "Du plaisir, encore du plaisir, toujours du plaisir,
mais aussi, du mal au cul,
mais ça n'a rien à voir avec un éventuel plaisir de sodomite...

En ce mardi matin, ce n'est
pas que je ne sois plus que l'ombre de moi-même lorsque je reprends
la route à 8h25, mais je ne suis pas super en forme, et je ne sais
pas encore que je vais me frapper ma plus longue journée de moto du
voyage...
Mais quelle régalade encore
une fois!!
L'EX203, c'est du contrefort
de montagne, de la forêt, c'est immense, les gens sont vraiment
accueillants; je me régale avec un vieux à une terrasse pendant une
pause café, qui me parle du Puerto del Pico, puis avec les deux Maïté
locales qui me vendent pain complet, Jamon Serrano (un pur délice
celui que j'ai pris!), fromage local, et diverses provisions pour la
route, tout en riant de nos vaines tentatives respectives de parler la langue de l'autre...

Je suis heureux, ce n'est
que du bonheur, malgré le mal au cul, des réminiscences d'arthrites
aux genous et chevilles, l'ampoule de ma main droite à cause d'un
renfort du gant mal placé et de trop d'essorage de poignée de
gaz...
A ce sujet, je me suis
souvenu en enfilant mes gants (Ouille! ah oui: l'ampoule...) avant de partir de Portimão que j'avais avec moi une trousse complète de premiers secours;
cela fait deux jours que je me colle des pansements dans la main
et tout va bien...
Je me dirige donc, puisque c'était une option
d'itinéraire que j'avais repérée et que c'est
très souvent bon d'écouter les anciens, vers el
Puerto del Pico!

La route qui y mène, l'endroit, sont vraiment très sympas;
je prends une petite piste pour m'éloigner des touristes, et me
délecte dans l'herbe grasse du jambon, du fromage, des fruits achetés plus tôt
le matin...
La vie est belle, quoiqu'un peu fraîche à cette altitude et sans soleil!...
Bon... C'est bien joli tout
ça, mais il faudrait que je trace quand même un peu si je
ne veux pas mettre trop de temps pour rentrer, alors après avoir
fait la route-plaisir, il faut bien que je me fasse un peu de route
pour avaler des bornes...

Je rejoins Avila, Segovia,
Soria, et plutôt que de remonter sur Logrono, je décide de prendre
la petite C115 vers Arnedo depuis Garray, histoire d'arrêter un peu
de rouler sur ces routes nationales et "autovias", j'en ai eu ma dose...
Travaux: la route est coupée, obligé
de prendre un itinéraire de 15 bornes pour contourner ces travaux...
Quand je retrouve la route
d'Arnedo, je constate qu'elle est vraiment complètement défoncée,
pleines de nids d'autruche préhistorique; je slalome entre eux en
troisième seulement et sur un filet de gaz, tellement ils sont profonds et rapprochés, et qu'il ne vaut mieux pas
s'en prendre un!
C'est clair que ça réveille
après la monotonie des routes rapides, mais on dirait un mauvais
jeu vidéo à l'intérêt ludique discutable...
J'ai le nez bouché, mais pourtant je sens bien que je ne dois
pas être très loin du trou du cul du monde, dans des
contrées
tellement reculées, que je croise même un diplodocus sur
ma route!

Juste après, le seul pont
qui me permette de traverser une rivière gonflée d'eau et de continuer sur cette route est fermé!!
J'ai croisé un homme avec
une cane juste avant d'arriver au village; je me suis tellement fait chier
à faire les 30 bornes précédentes que je ne me
sens pas de me les retaper car il n'y a aucune route alternative... Je fais demi-tour et demande au vieux
marcheur
comment faire pour rejoindre Arnedo... J'espère bien le
comprendre,
parce qu'il est question de caminos avec des changements de
direction...
Petite piste grasse en bordure
de la rivière et sous le couvert d'une forêt, je ne fais pas trop
confiance à l'Anakee3, c'est la première fois que je fais monter
un pneu 100% routier sur une de mes motos...
Mais ça passe, et au
feeling, je retrouve la route, ouf!
Plus loin, ça me fait
penser un peu aux gorges du Tarn...
Puis le paysage change
radicalement; la pierre devient totalement ocre, les habitations plus
troglodytes et les habitants moins polyglottes, du moins si je m'en
réfère aux deux employés de la station service
où j'ai fait le plein... Mais c'est vraiment magnifique!
Seul bémol: ça m'a prit plus d'une heure et demi pour faire moins de 60 bornes!

Un plein donc, et je récupère
depuis Arnedo l'autoroute de Zaragoza, prends la bifurcation vers Iruñea pour
en sortir à Olite.
Olite, c'est mignon, je suis
vanné, il est 21h20, mais son camping est en bord d'autoroute,
dans un champ tout plat écrasé de soleil... bof...
demi-tour, je préfère rouler encore un peu mais me poser
dans un endroit qui me plaise...
Je ne me suis pas rendu
compte que je passais si près encore une fois des Bardenas
Reales,
j'ai vu de l'autoroute que c'était beau mais sans réaliser du tout
où j'étais, et
j'aurais mieux fait d'aller y planter la tente, même si je devais
pour cela braver l'interdiction d'accès et les militaires, dont c'est le
terrain de jeu...

Du
coup, j'arrive à
Sangüesa à la nuit tombante, le camping est fermé,
les hôtels
complets, et c'est bien dommage; la ville est jolie et toute proprette,
médiévale avec un beau quartier piéton, il y
a une multitude de terrasses sympas où je rêvais déjà de
m'installer...
Dégoûté, et le terme est faible,
je file sur
Javier et Yesa, tout en lorgnant autour pour un éventuel
bivouac, et au pire, il y a au bord du lac de Yesa un camping où
je me suis
déjà posé par deux ou trois fois dans le
passé...
Mais quand j'arrive à Yesa, après
avoir tenté vainement de trouver un coin de bivouac par les
pistes et de nuit,
la route est coupée, excepto por vehiculos autoridados,
donc j'y
vais...
J'y
vais, d'abord parce que je ne comprends pas l'espagnol, mais surtout
parce que je suis très con et n'en fais qu'à ma
tête, parce qu'il faut quand même être très
con pour ne pas comprendre!
Mais ce ne sont certainement pas des petits travaux
qui vont m'empêcher de passer, et puis j'ai un trail, ça
sert à pouvoir passer là où d'autres
bécanes ou de simples voitures de tourisme ne peuvent pas
aller...
Grosse erreur qui aurait pu
avoir des conséquences!
Il fait nuit noire, il n'y a pas d'éclairage,
je roule l'index sur la commande d'appel de phare; le bouton de plein
phare restant bloqué quand je m'en sers, ben... je ne m'en sers
jamais!
La route est vraiment pourrie, complètement
défoncée, et à chaque fois que je joue de
l'embrayage, je ne vois plus très loin puisque je ne suis plus
en plein phare...
La
route est large et j'ai du bol: à l'entrée d'un virage
serré, alors que je rétrograde et que je ne vois plus
très loin sans plein phare, il n'y a qu'un petit bout (70cm?) de cette
route d'au moins 10m de large qui soit intact; la route est
effondrée de presque un mètre, comme après un
tremblement de terre...
Alors que je suis sur l'angle, je suis bien content
d'avoir pris la corde pour prendre ce virage... ça me refroidit
un peu, mais je continue de rouler au moins 3 kilomètres, mais plus lentement tout de
même, jusqu'à ce que la route soit complètement
bloquée par des blocs de béton et moult
barrières...
Bon...
Vu que j'ai le choix entre devenir passe-falaise,
hélicoptère, amphibie, sous-marin ou faire demi-tour, et vu que ma
bécane n'est pas un Transformer, j'opte pour la solution
humainement possible et repars vers Yesa, où j'ai vu dans la nuit noire un
hôtel allumé avec une terrasse noire de clients, dont certains étaient bien allumés aussi...
Lorsque j'y arrive, bardé de cuir, je suis
mort de fatigue, il est près de 23h et je n'en peux plus de
rouler...
Je m'accoude avachi au comptoir et demande s'ils ont une chambre por la
notché, et vu le monde et le temps que mets la serveuse pour
revenir me donner une réponse, j'avoue que je n'ai aucun espoir
d'en avoir une positive...
Mais si!
Je fais deux voyages pénibles vers ma chambre
à l'étage avec tous mes bagages, devant 8 schweinehunden
motards teutons en short, roses et dodus comme des porcelets; tous
voient que je bataille avec la serveuse pour essayer de trouver de la
place pour mon Africa, pas un ne bouge pour
déplacer un chouia une de leurs rutilantes sportives et
roadsters pour que
je puisse alors poser la mienne dans la cour toute
proche. Je passe finalement devant eux en suant,
chargé comme une mule, sous leur regard énervant car
amusé et moqueur, style "Faut savoir voyager léger, mon gars!"...
Mais je n'ai pas de conseil à recevoir de gars que je
soupçonne d'avoir descendu leurs bécanes d'Allemagne par
le train...
Je n'ai pas du tout apprécié,
même si je suis sûr qu'ils répondraient à mon
salut si je les croisais sur la route... Comme je n'ai pas
apprécié que ceux qui m'ont regardé marcher sur la
BAU au Portugal ne s'arrêtent ni ne me saluent, alors que je leur en faisais signe et qu'ils roulaient lentement...
Si la solidarité motarde doit un jour se résumer à
se saluer en se croisant, je crois bien qu'à la place d'un
éventuel "V" (perso je salue de la main...), je replierais alors mon index pour ne montrer que mon majeur...
Bref, je clos cette parenthèse, c'est comme ça, ça
m'a gonflé et je retranscris aujourd'hui mon énervement
d'alors...
Or, donc, je m'habille léger et redescend commander una
grande caña, les cuisines sont bien sûr fermées,
mais ce n'est pas grave, il me reste pain, jambon, fromage et une
banane dans ma sacoche réservoir... Mis à part les
allemands, l'hôtel est occupé par les ouvriers du chantier
tout proche, et la serveuse m'explique: la montagne n'est pas stable et
s'écroule dans l'eau, il faut relever le barrage hydraulique de
20 mètres, et toute la route que je viens d'emprunter va se
retrouver à terme sous le niveau de l'eau...
Les ouvriers boivent joyeusement en parlant fort, et
quand ils montent se coucher vers une heure du matin, ils continuent
à s'interpeller entre chambres. Les cloisons sont en carton,
j'ai l'impression que mes voisins sont dans ma chambre. Je patiente en
cassant la croûte et zappant, et quand le silence se fait enfin, il ne
dure qu'une minute; les deux gars de la chambre d'à
côté se mettent à ronfler comme des porcs...
Je ne me laisse pas abattre, me mets des bouchons dans les oreilles et un
oreiller sur la tête, et bonne nuit les petits!